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Can Fam Physician. 2007 février; 53(2): 209–211.
French.
PMCID: PMC1949107

Récits pour la vie

Introduction à la médecine narrative
Miriam Divinsky, MD CCFP FCFP

Il est difficile

de trouver les actualités dans les poèmes

pourtant, des hommes meurent misérablement

tous les jours faute d’avoir trouvé

ce qu’ils renferment.

W.C. Williams (traduction libre)1

En l’honneur du 50e anniversaire du Collège des médecins de famille du Canada, en 2004, le président d’alors, Dr Rob Wedel, et Dre Ruth E. Martin ont mis sur pied le projet Heartbeat dans le but de publier un recueil de récits qui, avaientils expliqué, «nous avaient émerveillés, encouragés, émus, inspirés, provoqués, troublés, inquiétés ou incités à faire acte d’humilité» au cours de notre pratique familiale.

Ceux d’entre nous qui avons participé à ce pro-jet avons présenté des ateliers sur l’art du conte aux Forums en médecine familiale de 2004 et 2005. Avant la tenue du premier atelier, nous étions un peu inquiets, mais il s’est produit quelque chose de surprenant. Non seulement avonsnous eu une participation plus nombreuse que prévu, mais les gens restaient après les séances pour terminer leurs récits, échanger des adresses de courriel et nous remercier d’avoir mis du bonheur dans leur journée.

Les récits font ressortir des perspectives différentes et jettent une lumière nouvelle sur les situations pour nous les mieux faire comprendre. Ils nous enseignent et alimentent notre imagination. Ils nous aident à découvrir d’autres façons de faire les choses, susceptibles de nous libérer de la honte ou du reproche que nous pouvons ressentir. Raconter des histoires nous réconfort et tisse des liens entre les personnes.

Sur le plan scientifique, si nous tentons d’expliquer le monde en reconnaissant des catégories d’habitudes et de réflexion, la capacité de raconter un récit cohérent est une expérience de guérison2,3. Sur le plan psychologique, les récits maintiennent la connexion entre nous; ils nous rassurent que nous ne sommes pas seuls.

Deux spécialistes de la recherche qualitative ont participé au projet Heartbeat et examiné les quelque 200 récits recueillis jusqu’à présent. En examinant les thèmes courants qu’ils ont cernés, comme la communauté, la famille, l’écoute, les relations et même l’amour, nous voyons la confirmation de notre besoin de connexion.

Anatole Broyard, rédacteur et auteur, décédé d’un cancer de la prostate, écrivait ceci:

On enseigne aux médecins dans les facultés de médecine qu’ils doivent garder leurs distances de leurs patients parce qu’ils n’ont pas le temps… ou parce que si le médecin s’implique dans le problème du patient, le fardeau émotionnel sera trop grand. Comme je l’ai dit, il ne faut pas beaucoup de temps pour établir un bon contact, mais le fardeau émotionnel que fait porter la nécessité d’éviter le patient peut être encore plus difficile que le médecin ne se l’imagine… Le travail du médecin serait bien plus intéressant et satisfaisant s’il se laissait simplement aller avec le patient, s’il pouvait perdre sa propre crainte de tomber4.

Broyard, sans s’en rendre compte, décrivait la nouvelle discipline de la médecine narrative (MN), qui se révèle prometteuse contre l’épuisement professionnel et la désillusion que ressentent de nombreux médecins de famille canadiens5. Dr Wedel explique que la voix active contient la passion réelle de la profession, la composante «art» de la médecine… Les récits contiennent réellement une part de ce que nous sommes. Ils revitalisent l’esprit… Les récits, c’est notre façon de nous parler dans les corridors, d’apprendre les uns des autres, d’enseigner à nos étudiants6.

On attribue à Rita Charon, interniste et détentrice d’un doctorat en littérature anglaise, la plupart des innovations dans le domaine de la MN, notamment son adoption dans le programme pédagogique de base dans plus de la moitié des facultés de médecine en Amérique du Nord. Le programme à la Dalhousie University était le premier du genre au Canada7. La médecine narrative part du principe que non seulement nous pouvons guérir l’épuisement chez les médecins, mais nous pouvons aussi leur enseigner l’empathie ou, comme certains le disent, leur montrer à préserver au moins l’empathie naturelle que les études en médecine et la résidence détruisent trop souvent.

Il est stimulant de penser qu’il pourrait exister un moyen de régler le problème très souvent décrié que voici: si nous réussissons assez bien à guérir, nous ne sommes pas aussi habiles à nous soucier véritable-ment d’autrui. Les psychiatres appellent le phénomène «l’échec empathique». David Kuhl, médecin canadien en soins palliatifs, appelle la souffrance que nous causons «la douleur iatrogène»8.

Les patients sont encore craintifs, isolés et souffrants. Et la souffrance que nous leur causons concerne le langage, ce que nous disons et ce que nous taisons. La pré-misse est qu’une grande attention portée au langage et les récits de la médecine peuvent enrichir la relation médecin-patient, améliorer les soins aux patients et accroître le sentiment de satisfaction professionnelle du médecin9.

Après des années de pratique, bon nombre d’en-tre nous sommes coupables d’interrompre les patients parce que nous croyons déjà savoir ce qui se passe. Ensuite, nous les bombardons gentiment de questions pour confirmer nos diagnostics.

La médecine narrative m’a aidée à voir que les expressions traditionnelles doivent évoluer, passant par exemple de «principale plainte» à «principale préoccupation»10, et à comprendre que les patients ne camouflent leurs comportements et leurs symptômes que si nous les faisons sentir comme des accusés. Je n’ai jamais aimé les expressions telles que «ne respecte pas le traitement»; je trouve plus respectueux de dire «les recommandations ne sont pas suivies».

Parce qu’un si grand nombre de patients sont enclins à se blâmer euxmêmes, il vaut mieux éviter les questions qui commencent par «pourquoi», qui sont presque toujours interprétées comme un jugement porté à leur endroit. Si nous écoutions simplement le récit de notre patient, nous ne tarderions pas à nous apercevoir que, du point de vue du patient, il y a une bonne raison.

Combien de fois avonsnous conseillé aux patients d’arrêter de fumer ou de perdre du poids? Ce n’est qu’après avoir écouté, sans interrompre, que j’ai vraiment pu comprendre ce que le tabagisme ou l’obésité représentait pour mes patients. Une patiente, loin d’être la seule d’ailleurs, m’a dit que la cigarette était l’une de ses meilleures amies. Elle n’essayait pas de s’autodétruire, elle se sentait seule. L’arrêt du tabagisme peut être un triomphe de la volonté, mais il peut aussi être ressenti comme un deuil. Une autre patiente m’a dit que sa grosse corpulence la réconfortait; quand elle s’installait confortablement pour lire, ou même dans un cinéma ou un avion, elle avait l’impression de se prendre elle-même dans ses bras, prenant soin d’elle-même comme personne ne le faisait ou ne pouvait le faire.

En 2000, Mme Charon écrivait que, comme la médecine, la littérature est en quête d’un avenir où la maladie inspire, chez les témoins et les aidants, la reconnaissance au lieu de l’anonymat, la communion au lieu de l’isolement, des sens partagés au lieu de l’insignifiance11. Lors d’une conférence à Toronto, en 2004, elle a dit que, lorsqu’elle a commencé à mettre en pratique la philosophie de la MN dans sa pratique, elle devait se retenir lorsqu’elle laissait les patients répondre à l’unique question qu’elle posait durant la première consultation: «Je dois en savoir autant que possible sur votre santé. Pourriezvous me dire tout ce que je devrais savoir, selon vous, sur votre situation?»12. Plusieurs d’entre nous craignent que, même si nous avons le temps d’écouter la réponse (de 6 secondes13 à 7 minutes14 selon les estimations de la recherche), nous ne serions pas capables de gérer nos émotions à propos de ce nous pourrions entendre.

La médecine narrative propose une démarche révolutionnaire: que nous restions à l’écoute de nos émotions et que nous développions ce que Jack Coulehan appelle «la résilience émotionnelle», c’est-à-dire être capables de fonctionner de manière équilibrée ou objective, alors que nous faisons aussi l’expérience de la base émotionnelle des interactions médecin-patient15. Autrement dit, nous ne pouvons respecter la promesse des soins centrés sur le patient que si nous laissons tomber nos défenses.

Les médecins sont ainsi plus émotionnellement vulnérables aux problèmes des patients, mais ils ont la possibilité de traiter les patients en mettant à profit la réaction émotionnelle… Le travail du médecin va audelà du diagnostic clinique. Il va aussi loin que l’étape où est rendu le médecin dans son cheminement vers la connaissance de soi, il a l’envergure de ses expériences de vie et la profondeur atteinte par le médecin dans le cycle de vie de son développement et de sa spiritualité, il va jusqu’où le médecin peut observer avec empathie et dans la mesure où il est prêt à prendre le risque de se soucier d’autrui16.

Pour continuer à pratiquer et à jouir du privilège magnifique de pouvoir faire ce travail, nous devons croire que nous avons une certaine influence, que nous aidons au moins certains de nos patients, même s’il ne s’agit que d’écouter ou d’être témoins. Notre acceptation de ces limites a quelque chose à voir avec notre connaissance de nous-mêmes: «Durant ma trentaine, j’ai commencé à me rendre compte de la mesure dans laquelle l’autorité qu’on m’avait conférée m’avait enlevé la capacité de l’utiliser sagement. Il y eut des moments de jugements précipités, de paresse et de simple indifférence… Ces moments s’additionnent et planent, bien plus grands que tout le bien que j’avais aspiré à faire durant mes rêves de jeunesse» 17.

John Stone, cardiologue et poète, a écrit ce qui suit:

La littérature aidera à guider le jeune médecin… vers une sensibilité appropriée; elle l’aidera à trouver les bons mots… au point même de faire en sorte qu’en pensée, le médecin puisse se sentir comme se sent le patient dans son lit d’hôpital. La littérature peut offrir aux étudiants en médecine ce que la psychothérapie peut offrir à ses patients: la catharsis, l’intuition personnelle et le soutien... La littérature devient un véhicule de réflexion si nécessaire18.

Les avocats nous assurent que les patients sont en réalité très compréhensifs à l’endroit des erreurs que nous commettons. Ce qui les fâche au point de nous amener devant les tribunaux, c’est notre silence et nos évitements, notre omission de communiquer, qui poussent les patients à se sentir l’objet de paternalisme et de dédain.

Le détachement émotionnel et la «barricade de défense» sont maintenant contre-indiqués. Nous devons rester proches de nos émotions, parce que sans elles, nous risquons de devenir le genre de médecin qui va au bout du corridor voir «la vésicule biliare de la chambre 2». Les maladies ne se présentent pas, ce sont les gens qui tombent malades.

C’est peut-être exactement ce qui nous distingue, nous les médecins de famille, de nos collègues spécialistes dont le défi principal se situe dans le diagnostic et la réponse à la question: «Que peut-on faire?». Notre défi à nous sera probablement de suivre des patients atteints de maladies chroniques et de leur demander: «Comment allez-vous faire face à la situation?». Les spécialistes voient un cliché ponctuel du patient. Nous, nous regardons la vidéo, ce qui nous ramène aux récits.

S’il est vrai que les «récits sont des anticorps contre la maladie et la souffrance»19, alors, grâce aux lumières de cette nouvelle discipline, nous avons la chance de devenir des médecins capables de se guérir.

Racontez votre histoire: sollicitation d’articles

La médecine narrative est une nouvelle discipline pour comprendre et faire des recherches en médecine. Elle s’applique particulièrement bien à la médecine familiale. Elle se fonde sur des récits qui font partie du processus visant à comprendre, diagnostiquer et traiter la maladie.

Le Médecin de famille canadien se penchera spécialement sur les récits en médecine familiale dans un prochain numéro. Nous vous invitons à nous faire part de vos réflexions et de vos recherches en médecine narrative à l’occasion de la publication de ce numéro. Visitez le site www.cfpc/cfp (à la rubrique «auteurs») pour consulter les directives aux auteurs. La date limite pour remettre les articles est le 15 mai 2007.

Remerciements

Je remercie Elaine Newman LLM, Judy Kornfeld MLS et Sharon Baltman MD, de leur aide et soutien pendant la rédaction.

Notes en bas de page

Si vous êtes intéressé à contribuer un récit au projet Heartbeat, veuillez le faire parvenir par courriel à Janet Alred, à l’adresse moc.liamg@derlatenaj ou par téléco-pieur au 604 485-0077. Si vous êtes intéressé à consulter une bibliographie précisément sur le thème de la MN, communiquez avec Dre Ruth E. Martin à l’adresse ac.cbu.demylimaf@nitram.htur. Pour intégrer la MN dans l’enseignement, rendez-vous à l’imposante base de données en ligne concernant les ouvrages, l’art et la méde-cine à http://endeavor.med.nyu.edu/lit-med.

Références

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4. Broyard A. Intoxicated by my illness. New York, NY: Ballantine Books; 1992. p. 49.
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6. McAllister J. FP collects stories that reflect the art of medicine. Med Post. 2005;41(42):5.
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18. Stone J. In the country of hearts: journeys in the art of medicine. New York, NY: Bantam Doubleday; 1990. p. 69.
19. Broyard A. Intoxicated by my illness. New York, NY: Ballantine Books; 1992. p. 20.

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