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Can Fam Physician. 2007 mars; 53(3): 502.
French.
PMCID: PMC1949096

Le tailleur afghan

Fichier externe contenant une image, une illustration, etc.,
se présentant habituellement sous la forme d'un objet binaire quelconque.
 Le nom de l'objet concerné est 501fig1.jpg

Le tailleur afghan était mon dernier patient à voir avant mon départ. Je le gardais pour la fin de la matinée, parce qu’il était mon favori, avec son gentil sens de l’humour stoïque. Je voulais aussi passer un peu de temps avec lui, parce que sa chirurgie était retardée une fois de plus et ce, jusqu’à lundi.

Me sentant vidée et hypoglycémique, je me suis rendue tant bien que mal à sa petite chambre qui avait dû être auparavant une armoire à fournitures ou un placard. Je savais qu’il n’avait vu personne depuis son admission, à part le personnel infirmier et moi.

Le tailleur avait immigré à Victoria, en Colombie-Britannique, il y avait de cela 20 ans environ. Je savais qu’il n’avait pas de famille au Canada, bien que je ne sache pas pourquoi. Il avait eu une expression de résignation à vous briser le cœur quand j’en étais arrivée à ce point dans son histoire, ce qui m’avait empêchée de poser d’autres questions.

Son visage s’est animé quand je suis entrée dans sa chambre. «Bonjour Docteur!». Je n’étais toujours pas habituée à ce que les gens m’appellent ainsi et j’ai grimacé comme une mauvaise actrice prise au milieu d’une scène mal écrite. Par contre, de sa part, tout semblait normal.

Il a esquissé un sourire. «Vous n’êtes pas obligée de venir voir un vieil homme comme moi. C’est une magnifique journée; vous devriez aller prendre du bon temps!» Il essayait d’être convaincant, mais je voyais bien qu’il avait de la difficulté à respirer profondément à cause de son ventre tellement distendu. Si, la veille, il avait l’air de six mois «enceinte», aujourd’hui il avait l’air à terme de jumeaux. Il était allongé presque à plat dans le lit parce qu’il ne pouvait tout simplement pas se plier à la taille. Le tube nasogastrique ne décompressait pas l’obstruction. Il était dans cet état depuis 3 jours et la situation s’aggravait.

Je suis toujours un peu émotive après le service de garde mais, ce matin-là, sa gentillesse combinée à son terrible ventre me donnaient presque envie de pleurer. Je lui ai toutefois fait un large sourire, jouant en toute honnêteté la petite-fille plutôt que le médecin. «Oh! Monsieur Kalumi*. Je n’aurais manqué cette visite pour rien au monde. Comment allez-vous?» Je grimaçais intérieurement alors que je prononçais la phrase. C’était une question stupide, car l’homme était clairement misérable. Mais j’ai poursuivi: «Avez-vous de la nausée? Vos douleurs sont-elles soulagées?»

Il a fait de la main un signe résigné en haussant les sourcils. Il avait raison. Les mots étaient superflus. Je le regardais et j’aurais voulu me réfugier peureusement dans un détachement professionnel, mais je me suis résolue à l’aborder directement. Je l’ai regardé dans les yeux et lui ai dit: «M. Kalumi, je suis vraiment désolée. Je sais que vous êtes très inconfortable, mais une personne très malade est arrivée et nous ne pourrons pas vous opérer avant lundi.»

Je détestais qu’il se contente de hocher la tête. Il a retroussé les lèvres en un sourire pour me rendre la tâche plus facile. À moi! Mais, son énergie fléchissait. Pour nous sauver tous les deux, j’ai mis mon stéthoscope à mes oreilles et j’ai passé le diaphragme sur sa poitrine couverte de cicatrices de chirurgies subies il y a longtemps. Ce n’était pas avec une intention diagnostique. J’écoutais sa respiration et les bruits de son cœur comme on écoute le vent dans les arbres.

Finalement réconfortée par cette pause, j’ai enlevé mon stéthoscope et suis revenue à la réalité. Lui aussi avait repris de l’énergie dans l’interlude. D’un mouvement brusque, il a levé le bras et m’a regardée, les yeux impérieux. «Va, va vivre ta vie», a-t-il crié, son bras droit me montrant la porte, le doigt pointé et tendu.

Surprise, j’ai hésité entre l’évasion dans cette journée ensoleillée d’octobre et la volonté de soulager sa souffrance. Dans ma tête, je pensais aux médicaments contre la nausée, aux analgésiques, aux taux d’infusion intraveineuse, aux protocoles pour les intestins, dans un effort pour trouver quelque chose à offrir, des mots à dire en partant. Mais son regard m’implorait avec une intensité perçante et je savais que je ne pouvais rien offrir d’autre à cet homme que la vérité.

J’ai pris sa main levée dans les airs et refermé mes doigts autour des siens. Je l’ai regardé dans les yeux. «D’accord, lui ai-je dit. Je vous verrai lundi.»

Il s’est calmé et m’a regardée un instant. Comme s’il ne pouvait plus supporter de me voir près de son lit alors que j’aurais pu courir, sauter ou tourbillonner au grand air, il a fait un geste à nouveau vers la porte et m’a priée encore: «Va, va vivre ta vie!». J’ai acquiescé d’un hochement de la tête. J’ai quitté rapidement la chambre, j’ai traversé le corridor devant le poste des infirmières et je suis descendue par le vieil escalier pour sortir par les portes automatiques. J’ai éteint le téléavertisseur et me suis retrouvée, dans mes vielles chaussures du service de garde, à courir à toutes jambes sous le soleil éclatant.

Notes en bas de page

*Le nom du patient a été modifié.


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